Professeur des Universités en Histoire des Sciences, Université de Lorraine

Alexandre Hocquet does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

Au plus fort de la pandémie de coronavirus, plusieurs grands éditeurs ont eu l’idée d’ouvrir l’accès à la littérature scientifique pour tou.te.s, un geste applaudi à la fois par la communauté et dans les médias.

Pourtant, accès gratuit à la littérature n’équivaut pas à littérature ouverte. Décider unilatéralement de supprimer temporairement les barrières pour les remettre unilatéralement plus tard s’apparente plus à une technique de captation du lectorat – technique prisée par les vendeurs de logiciels.

De fait, il s’agit là d’un bon exemple de l’ambiguïté de l’expression « science ouverte ». C’est aussi une bonne façon de rappeler que la science ouverte et l’open access puisent leur inspiration dans le mouvement du logiciel libre. Ce mouvement a d’ailleurs démarré dans les années 1980 en réaction à des pratiques commerciales d’enfermement propriétaire (lock-in) venant précisément de l’industrie de l’informatique, et plus particulièrement du software.

Les années 1980 correspondent en effet à l’irrésistible ascension de Microsoft. L’extermination du système d’exploitation OS/2 d’IBM par le Windows de Microsoft marque un tournant dans l’histoire de l’informatique : c’est le moment où l’industrie du software devient plus importante que celle du hardware. Cet évènement marque aussi le succès de la méthode « embrace, extend, extinguish » de Microsoft aux dépens d’IBM, une stratégie commerciale aux antipodes du logiciel libre, à l’époque où la Free Software Foundation établissait ses principes.

Pour que la science puisse être ouverte, on peut raisonnablement penser qu’il faudrait qu’elle utilise des logiciels ouverts. Pourtant, être complètement ouvert n’est pas aussi simple. Comme l’a montré l’anthropologue Chris Kelty, chacun des maillons impliqués dans l’activité devrait être ouvert pour ne risquer aucune forme d’enclosure (logiciel scientifique ouvert, système d’exploitation ouvert, matériel standard, protocoles ouverts, formats de fichiers ouverts, Internet neutre, etc.). On peut en avoir une vision défaitiste : il y a là une forme d’absolu inatteignable. On peut en avoir une vision vigilante : chaque pan de la science, chaque morceau de software qui pourrait être libre mais est enfermé par une entreprise représente une défaite.

En même temps que la littérature a si généreusement été rendue temporairement accessible, la pandémie a rendu la visioconférence cruciale en milieu scientifique et les solutions libres existantes mises en place par les structures nationales (comme Rendez-vous Renater) ont volé en éclat devant l’importance de la demande (l’augmentation de la demande augmente le besoin en bande passante et donc en infrastructures). Elle a précipité les universités françaises vers des solutions à l’opposé du libre : beaucoup d’entre elles ont opté pour Zoom ou Microsoft Teams.

La visioconférence est devenue stratégique au sens où tout d’un coup ce média s’est transformé en une réalité essentielle pour des milliers de gens qui en avaient jusqu’à début 2020 une vision floue. Il s’agit à la fois d’un outil permettant d’imaginer des façons inédites d’enseigner ou de communiquer entre chercheurs, mais c’est aussi, comme les MOOC en leur temps et comme le télétravail, un outil qui précarise les conditions de travail dans l’enseignement et la recherche. C’est de plus un software, c’est-à-dire un dispositif incorporant des valeurs en lui, et qui façonne ses utilisateurs : utiliser par exemple la visioconférence Teams, c’est se conformer à la vision de Microsoft de ce qu’est une conférence, c’est-à-dire un logiciel destiné à rendre captifs les utilisateurs à l’intérieur de l’environnement Microsoft.

Pouvoir communiquer entre scientifiques à l’heure de l’ordinateur connecté : c’est historiquement ainsi qu’est née la conception du courrier électronique, le dernier protocole non propriétaire de messagerie qui subsiste, un moyen de communication né d’une acculturation mutuelle des ingénieurs informaticiens et des scientifiques. Quarante ans plus tard, les scientifiques ont abandonné leur communication professionnelle (comme les mailing lists) à des systèmes propriétaires (comme researchgate) qui offrent des services de promotion en échange du moissonnage des données. La communication entre scientifiques possède de nombreuses autres facettes, en plus des publications. La visioconférence en fait de plus en plus partie. Là encore, les scientifiques en deviennent des utilisateurs passifs.

De nombreux articles ont déjà été écrits à propos de la propension de Zoom à moissonner et utiliser les données personnelles sans consentement. De son côté, la stratégie de Microsoft d’acculturation par le lock-in est notoire. Toute l’enfance et la jeunesse française est programmée pour utiliser Windows, Office, Outlook grâce à la mainmise de Microsoft sur l’éducation nationale dans l’indifférence générale.

Il aurait été possible d’investir pour la communauté scientifique dans une solution libre garantie par une infrastructure nationale (à l’échelle d’un pays, le coût est faible). C’est même le rôle de Renater, le réseau national. De fait, Renater a depuis plusieurs années créé des services en ce sens basés sur des logiciels libres. Rendez-vous Renater est basé sur Jitsi par exemple. Mais pour cela, encore faut-il que l’état donne des moyens à ses infrastructures nationales. À l’heure où les universités françaises se tournent vers Gmail pour leur service de courrier électronique académique parce que Google leur offre gratuitement ce que Renater est obligé de leur facturer très cher, on peut être pessimiste. Comme pour l’hôpital public, les décisions infrastructurelles sont dictées par le désengagement de l’état et l’exigence de rentabilité.

La science ouverte sous format propriétaire, c’est un peu comme si le « plan national de la science ouverte » volontariste de l’état français était rédigé sous Microsoft Word ou Google doc. Sa plaquette, en tous cas, a été réalisée sous Adobe Indesign pour Macintosh – les métadonnées du PDF nous l’apprennent.

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Source: https://theconversation.com/debat-peut-on-faire-de-la-science-ouverte-sur-zoom-146491

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